Chapelle Sixteen

Daniel avait enregistré ses voix et choisi les onze chansons de l’album.
Quand Daniel Darc s’est éteint, le 28 février 2013, il venait de terminer l’essentiel de son travail sur Chapelle Sixteen. Il avait écrit, il avait chanté, il avait trié.
La méthode était la même que pour l’album précédent, La Taille de mon âme. Avec le compositeur Laurent Marimbert, il réalisait depuis septembre des maquettes très abouties, presque pré-produites. Puis, trois jours avant son départ, ils avaient discuté du choix final, de l’ordre des chansons et des couleurs instrumentales de chacune.
Quand Laurent Marimbert, quelques jours plus tard, s’est trouvé seul, il a choisi de suivre exactement les directions dessinées à ce moment-là avec Daniel Darc – un album plus ambitieux, plus large, mais en même temps intime et franc comme jamais.
Ses trois précédents albums, Crèvecœur, Amours suprêmes et La Taille de mon âme, évoquaient beaucoup son dialogue avec Dieu et son chemin de foi et de paix. Chapelle Sixteen est plus centré sur la vie terrestre, sur l’expérience d’une vie extrême et sans demi-mesure. Il le chante dans Des idiots comme moi : « Dans un tel ciel les anges ne risquent pas leurs ailes / Juste un idiot comme moi / Dans un fond si profond aucun poisson / Juste un idiot comme moi ».
Avant de commencer à écrire, Daniel Darc avait évoqué l’idée d’un spectacle chanté qui raconterait une histoire – son histoire. Puis il a abandonné l’idée, qui risquait de trop le contraindre. Mais la sincérité est restée. Dans La Dernière fois, chanson sur quelques femmes, « quelques regrets » et « quelques remords », il se dit « condamné à vie » – une belle formule qui dit la puissance de volonté et de désir d’un homme à l’existence si vertigineuse.
Il chante la tranquille espérance, la certitude que « pour nous il reste un peu de place au Paradis ». Et quand il évoque de manière bouleversante, dans Ita Beila, le souvenir de sa grand-mère paternelle prise dans la rafle du Vel’ d’Hiv’ et assassinée à Auschwitz en 1942, il affirme encore sa foi inébranlable en l’humain – « Tout est tout, rien n’est rien ». Et s’il fallait n’écouter que le message livré par Daniel avant de s’en aller, on aurait le sentiment que rien n’est jamais perdu, comme le dit l’étonnant titre de onze minutes qui clôt l’album, Les Enfants. En partie improvisée, cette chanson poignante rappelle l’immensité des choix qui s’ouvrent à chacun et l’inépuisable pulsion de vie qui peut sauver les « enfants qui ne font pas leur prière (…) enfants qui dorment dans la rue ». Et surtout que « la tendresse brise tout ».
Cet homme éperdu d’amour voulait un disque vaste, haut, dense. Il avait aussi demandé à Laurent Marimbert de le terminer seul s’il venait à lui arriver quelque chose. Le compositeur a arrangé les chansons sans tiédeur, sans timidité, sans fausses pudeurs. Un peu de place au Paradis ou Sweet Sixteen sont d’un rock acéré et dru, l’orchestre a des splendeurs à la George Martin dans Les Trois Singes ou Mauvaise journée, le piano ose la valse lente à la Gainsbourg dans Des idiots comme moi, la guitare électrique froisse un funk dans Un peu de sang, des parfums de soul hollywoodienne sous-tendent La Dernière Fois…
Et la voix de Daniel est incroyablement proche. Tantôt rêveuse, tantôt fourbue. Tantôt radieuse, tantôt emplie de compassion. Une voix qui lance « y’en a marre de demain », qui évoque « les sanglots jamais assez longs », qui passe de la nuit au plein soleil. C’est aussi ce que raconte cet album : la pulsion de vie après avoir frôlé la mort, le bonheur qui n’effacera jamais la tristesse mais qui éclot quand même, le courage qui ne s’épuise pas malgré l’affliction.
Si cet album n’était pas posthume, peut-être n’entendrions-nous pas les Variations semées çà et là dans l’album. Bribes de voix d’un artiste heureux en studio qui tente, qui commente, qui cite quelques vers d’Allan Ginsberg, qui essaye, qui improvise, qui cherche. Daniel est mort mais cette voix-là est vivante. Furieusement vivante.
On l’entend encore dans une douzaine d’autres chansons écrites dans le même élan, et que Daniel n’avait pas retenues pour l’album. Elles sont présentées ici sur un second CD de maquettes laissées en l’état. Des documents qui prolongent l’émotion et la compréhension : textes bouleversants, reprises de vieilles chansons du patrimoine, délires de musicien… Des chansons à jamais inachevées, parce que Daniel les avaient écartées de Chapelle Sixteen, mais publiées aujourd’hui pour ne laisser ni regret, ni rumeur, ni soupçon. Et pour continuer d’entendre Daniel Darc – si vrai, si proche, si grand.